Le Retour du Rythme dans la Pensée Moderne Occidentale

(source : paru à côté du numéro 18 du Bulletin de « La Convivialité » en Novembre 2009, publié par le Cercle des lecteur d’Ivan Illich – découvert dans un infokiosk 🙂 )

La culture occidentale ne détruit pas seulement la nature, elle a aussi détruit le rythme, que nous avons naturellement, en le diabolisant même. Dans cet article consacré au rythme, l’auteur présente Pierre Favre, un musicien autodidacte qui réhabilite, par son enseignement, notre aptitude naturelle au rythme:

« Tout est déterminé (…) par des forces sur lesquelles nous n’exerçons aucun contrôle, pour l’insecte aussi bien que pour l’étoile. Êtres vivants, végétaux ou poussière cosmique, nous dansons tous sur un air mystérieux, joué de loin par un flûtiste mystérieux. » (Albert Einstein)

Définir le rythme: c’est ce qu’a tenté durant près de vingt ans Paul Valéry dans la première moitié du 20e siècle. Après avoir renoncé, il avouait que le mot rythme lui-même avait fini par le mettre mal à l’aise.

Bien que poète, il est vrai que c’est en intellectuel cartésien que Valéry avait mené sa tentative. Dans la mesure où nous sommes pensés en bonne partie par la langue que nous utilisons, l’échec de Valéry n’était-il pas programmé ? Car, plus que n’importe quelle autre langue, le français classique est le premier outil d’une culture dominée par l’intellect, conceptualiste, qui a réduit le rythme à ne valeur purement décorative.

De ce point de vue, la culture classique européenne se démarque des autres grandes traditions civilisatrices. Dans ces traditions, qu’elles soient indiennes, chinoises ou africaines, en effet, le percussionniste ou le danseur ont le même rôle que le penseur. Ce percussionniste burkinabé de nos amis ne s’y trompait pas quand il s’exclamait:

« La plus grande connerie qu’on raconte c’est que nous, les Noirs, nous avons le rythme dans le sang. Le rythme est toujours une question de culture et de philosophie. »

C’est si vrai que même Platon, qui préfigure pourtant l’Occident moderne, cultivait encore une notion du rythme. Mieux même, il décrivait ce rythme comme l’une des trois disciplines essentielles dont tout chef de gouvernement devait être instruit. Vingt siècles pus tard, rien ne rappelle cette préoccupation chez Descartes qui considère l’univers, la nature, l’homme et l’histoire comme autant de machines. Machines au fonctionnement prévisible, contrôlable par la pensée purement abstraite et intellectuelle. Pourtant Descartes n’est pas moins doté de respiration et de battements de cœur que tout un chacun. Il est même si conscient du fait qu’il reste tant que se peut immobile au lit le matin pour méditer ses théories. Ce faisant, il évite que les bio-rythmes de son corps en mouvement ne perturbent l’activité de son cerveau.

Comment le rythme est devenu le diable

Quelques décennies avant Descartes, Calvin a diabolisé la mesure rythmique et sacralisé sa mesure mécanique. Après y avoir fait interdire notamment la musique et la danse, il soumet les contrées sous son influence à l’usage général des horloges et des montres. Or, pur produit de l’entendement humain, le temps abstrait des horloges et des montres n’existe nulle part dans le cosmos et la nature. Calvin ne fait qu’anticiper sur ce qui va se passer partout ailleurs dans le monde industriel moderne. Partout dans les pays réputés les plus développés, la mesure morte du temps mécanique va couper tout un chacun du temps réel, vivant. Celui des bio-rythmes de son être et de son corps.

Partout, l’organisation de la vie sociale rompra peu à peu avec les grands flux cosmiques dont résultent les trajectoires variables du soleil, l’alternance vivifiante des saisons, la respiration des marées et la migration des espèces. C’est un peu désormais comme si l’humanité avait cessé de danser sur l’air mystérieux joué de loin par un flûtiste mystérieux d’Einstein pour se soumettre aux cadences robotisées d’une fanfare militaire. Il en résulte que si tant de gens sont malades aujourd’hui, c’est moins à cause de leur mauvaise nourriture ou de la pollution générale que parce qu’ils sont en conflits avec leurs rythmes fondamentaux, vous dira tel ou tel maître de yoga.

Le dieux danseur de Nietzsche

Pratiquement exclu de la réflexion philosophique fondamentale ces derniers siècles, le rythme n’en a pas moins eu des maîtres principaux incomparables. Dans le domaine de la musique surtout. La puissance de leur contribution ne fait que mettre en lumière la fracture en les arts et les sciences dont se plaindra, notamment, le biologiste Jacques Monod vers 1970. C’est la fin du 19e siècle qui fait ressurgir la question du rythme comme sujet fondamental de la connaissance. Nietzsche à lui seul symbolise cette résurgence quand il constate ironiquement… que les hommes sont destinées à devenir des machines, et que, pour cette raison, il faut les habituer à s’ennuyer. Dans « Ainsi parlait Zarathoustra », le philosophe complète son propos en écrivant:
«  Je ne pourrai croire qu’en un seul dieu qui saurait danser. »

Des décennies plus tard, c’est un chercheur de la physique des quanta, Fritjof Capra, qui s’exprimera dans le même sens:

« J’étais assis au bord de l’océan un soir d’été, regardant les vagues déferler et sentant le rythme de ma respiration, lorsque je pris conscience de tout mon environnement comme étant engagé dans une gigantesque danse cosmique. Étant physicien, je savais que le sable, les roches, l’eau et l’air autour de moi étaient composés de molécules vibrantes et d’atomes, consistant en particules qui en créent et en détruisent d’autres par interaction. (…) Tandis que je me tenais sur la plage, mes expériences théoriques passées devinrent vivantes. (…) Je vis les atomes des éléments et ceux de mon corps participer à cette dans cosmique de l’énergie. »

Capra comprend alors que ce qu’il perçoit répond de la même vision que celle des Hindous. Cette vision même qu’ils ont exprimée symboliquement par la danse cosmique de leur dieu Shiva. Il est vrai que, durant le siècle qui sépare l’exclamation de Nietzsche du témoignage de Capra, la question du rythme redevient vitale dans nombre de domaines et notamment l’éducation. En plein pays de tradition calviniste, le pédagogue de la musique Jacques-Dalcroze a mis ses contemporains en garde: pour ce contemporain de Nietzsche, des pratiques comme le chant et la danse ont un rôle moteur dans l’épanouissement de l’enfant depuis l’âge le plus tendre. Vouloir ignorer cette réalité, comme le fait le puritanisme prêchant le mépris du corps, c’est prendre le risque de graves perturbations du langage et de l’intelligence.

En recommandant que tout enfant bénéficie d’une initiation aux pratiques rythmiques, Jacques-Dalcroze réhabilite un principe que les anciens Grecs plaçaient au fondement de l’éducation. À partir de là, les méthodes et les vues du Genevois influenceront non seulement l’enseignement, mais aussi le renouveau des arts du spectacle, de pair avec son concitoyen Adolphe Appia, scénographe.

Ce renouveau, bien sûr, est en résonance avec les critiques du dogme machiniste de l’époque. Déjà déclassée au plan théorique par les physiciens du 20e siècle, l’idéologie mécaniste est alors mise à mal par Kafka, Huxley, Ramuz parmi d’autres. Pis, elle est tournée en bourrique par ces esprits impitoyables et lucides que sont Marcel Duchamp ou le Chaplin des « Temps Modernes ». À la fin de son pamphlet cinématographique antinazi « Le Dictateur », le père de Charlot termine même sa harangue aux troupes hitlériennes par l’exhortation: « Soldats, vous n’êtes pas des machines! »

Aujourd’hui, plus d’un siècle après ces attaques, la religion de la techno-science et ses superstitions n’en continuent pas moins à dominer l’humanité. Malgré les dérèglements mortels attestés scientifiquement qu’elle entraîne pour la biosphère et les espèces vivantes, cette domination s’accentue jour après jour. Contre les critiques du dogme du Progrès, divers spécialistes universitaires n’en considèrent pas moins que la technologie seule peut sauver le monde après l’avoir poussé au bord du gouffre. Pour eux, l’outil étant devenu le maître, la machine sait plus et mieux que nous.

La conviction de ces messieurs s’exprime au plus haut degré chez le cybernéticien anglais Kevin Warwick pour lequel l’homme, en conséquence, est voué à dégénérer en sous-espèce. Seul moyen selon lui de le sauver de sa décrépitude, lui greffer des implants informatisés pour assister intellectuellement son cerveau. En jouant de la confusion ambiante, Warwick réduit en fait la connaissance de l’homme à son seul savoir technique. Sinon, prévoit-il de créer un nouveau Shakespeare ou un nouveau Bach à partir d’une telle opération ? Voire même un nouvel Einstein, cet Einstein même qui écrivait en 1946 déjà :
« Je pense que l’effroyable détérioration de la conduite morale des hommes d’aujourd’hui découle de la mécanisation et de la déshumanisation de nos vies – le désastreux sous-produit de la mentalité scientifique et technique. Nostra culpa. »

Quelle que soit la finalité qu’on attribue désormais à la techno-science, on ne peut continuer à occulter la question du rythme, au fondement de la connaissance ne serait-ce que parce que le rythme représente spécifiquement ce qui n’est pas dans la nature de l’ordinateur de pouvoir comprendre.

À l’entrée du 21e siècle, dans le sillage de Nietzsche invoquant les présocratiques, s’impose une nouvelle approche du rythme comme fondement d’une connaissance de l’homme. Dans cette nouvelle approche, nous estimons que Pierre Favre tient une place de choix.

Il est étrange que Pierre Favre soit connu avant tout comme batteur de jazz. Dans trente ou cinquante ans, sauf catastrophe de civilisation, la contribution de ce maître à l’évolution de la musique tiendra tout entière dans la démarche de rythmicien qui lui est propre. Une démarche inspirée dont les improvisations de percussions en solo représentent la grammaire poétique et la somme. (…) Le chef d’orchestre Rudolph Baumgartner, créateur du Festival international de Lucerne fit admettre l’autodidacte Pierre Favre comme enseignant régulier du conservatoire de la même ville. Pas pour y former des batteurs et des percussionnistes, mais pour révéler aux instrumentistes les plus divers la dimension rythmique des œuvres du répertoire classique à interpréter. À la suite de cette nomination, Favre fut appelé pour une même activité par d’autres conservatoires suisses et allemands.

Flippo Pipeau

extraits de « Le retour du rythme dans la pensée moderne occidentale » in « La Fonction publique », novembre 2007, n° 677, pp. 21-24, Lausanne (Suisse)

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