Vers une Spiritualité de la Terre

Ces extraits du livre de Willy Randin « Montagnards du Viêt-Nam, La Trame sacrée de la vie », (Editions Olizane, Genève, Suisse), furent publiés à côté du numéro 18 du Bulletin de « La Convivialité » en Novembre 2009, rédigé par le Cercle des lecteur d’Ivan Illich.

Willy Randin montre que les Montagnards des Hauts-Plateaux du Viêt-Nam prennent soin de la nature et vivent en harmonie avec elle:

« En 1968, un scientifique américain, Lynn White, jetait un pavé dans la mare occidentale en affirmant que le christianisme était responsable de la destruction de la nature à travers le monde. Le débat était lancé; pour la première fois, on liait à la crise écologique à l’histoire de la pensée chrétienne. Dans ses arguments, Lynn White accuse le christianisme de placer l’homme au-dessus de la nature créée par Dieu: il est le dominateur de la terre qu’il utilise à son gré, il est supérieur aux animaux et aux plantes; bref, il est le sommet de la création, la mesure de toute chose et la valeur suprême.

Cette conception contraste fortement avec celle de nos amis Montagnards comme avec celle des populations des forêts tropicales du globe. Elle contraste même avec la plupart des cultures d’Asie, d’Afrique et d’Amérique Latine. Sur ces continents, la conception du monde intègre tout, alors que la religion chrétienne crée une brèche entre l’homme et la nature, entre la naturel et le surnaturel.

La forme de croyance liée au respect de la nature des Montagnards offre ainsi en quelque sorte un modèle alternatif. À la place d’une religion volontariste favorisant l’exploitation de la nature, on retrouve là la vénération que prônait Saint François d’Assise chantant le frère soleil, la soeur lune et les oiseaux, ou, plus tard, celle d’Albert Schweitzer et son « Éthique du respect de la vie »: « Je suis vie qui veut vivre au milieux d’autres vies qui veulent vivre, je dois donc respecter la vie ».

Il s’agit, suivant le modèle des Montagnards, de comprendre que l’univers forme un tout et que l’être humain n’est qu’une production momentanée dans la chaîne de transformation du vivant. Les Montagnards éprouvent, pour tout ce qui constitue la vie, un respect lié à la crainte de déplaire aux esprits et un détachement vis-à-vis du monde matériel qui est une sorte de cheminement vers l’éveil intérieur.

À l’opposé de la conception occidentale traditionnelle d’un monde fermé, d’un univers achevé par le Créateur, chez eux l’univers paraît infini et en perpétuelle mouvance.

On retrouve également une théorie du taoïsme qui explique ces changements par le mouvement de deux pôles de forces contradictoires appelées yin et yang, principes de cohérence du cosmos et base de toute création.

Tous les éléments du monde: les hommes, les animaux et les plantes, sont alors sur un pied d’égalité. L’homme n’est plus supérieur aux autres êtres.

Les esprits assurant la relation avec Dieu sont partout présents dans la nature. Blesser celle-ci, c’est offenser Dieu. Les humains ne forment dès lors pas un peuple élu, ils ne sont pas l’unique source de révélation du sacré. La nature constitue au contraire une voie privilégiée de sa manifestation. Les Montagnards nous offrent ainsi par leur forme d’adaptation à la nature, une nouvelle éthique, c’est-à-dire un autre mode de comportement envers la vie. Un comportement qui se réfère à un système de valeurs issu d’une autre vision du monde. Car il est urgent que l’homme prenne conscience de ses responsabilités envers les générations futures. La terre lui a été donnée, non pour son seul plaisir, mais pour qu’il la respecte et y vive en la préservant. Notre échec actuel, en ce domaine, est une insulte au Créateur. Il est également une insulte aux générations suivantes qui ne devraient en aucun cas subir les conséquences de nos actes actuels. L’homme est en train de détruire la planète au nom de la productivité et de la consommation. Comment peut-il regarder en face les enfants qui le questionnent et l’accusent ?

Ainsi, dans notre monde occidental, l’homme, par sa seule présence, rompt l’équilibre naturel des choses pour lesquelles il est une charge. Face à des populations qui consomment de plus en plus d’énergie et de ressources naturelles, il est donc urgent de trouver de nouvelles voies et une nouvelle qualité de vie.

Les Montagnards, en reconnaissant en quelque sorte un statut aux êtres non-humains, nous montrent la voie. Ils reconnaissent aux autres formes de vie le droit d’être traitées avec humanité. « Chaque animal, même chaque insecte, ne joue-t-il pas un rôle dans l’ensemble de la vie ? Sa disparition ne crée-t-elle pas un déséquilibre irrémédiable ? » remarquait Rao.

Certes, l’échelle de valeurs que nous proposent les peuples de la forêt – les seuls capables aujourd’hui de vivre dans la nature sans la détruire – est supérieure à la nôtre. Au lieu de la recherche du profit à court terme qui provoque la destruction irréfléchie de l’écosystème, elle nous invite au respect des humains aussi bien que de l’environnement.

Et cette échelle des valeurs permet d’établir de nouvelles bases éthiques. Elle nous invite à respecter la vie dans notre comportement et à nous demander si ceux qui détruisent les forêts ne sont pas en train de perpétrer un meurtre. L’extermination d’espèces vivantes ou d’écosystèmes de devrait-t-elle pas être portée devant une cour de justice internationale comme un génocide ? Détruire la biosphère, abattre les forêts, être la cause ultime de cyclones, d’inondations ou de famines, n’est-ce pas aussi un problème éthique ?

Ainsi, suivant le modèle des Montagnards, il serait bon d’établir de nouvelles valeurs éthiques des critères d’appréciation conduisant à un respect absolu de la vie. Et pour respecter ces principes, il faut acquérir une nouvelle vision de l’univers, jeter un autre regard, créer une véritable communauté planétaire. Car l’être humain qui vit avec la nature, les forêts, les rivières, les océans, les animaux et les plantes, devrait établir avec tous non une relation de domination, mais de réciprocité.

Mais comment susciter l’émergence d’une sorte de spiritualité de la terre ?

Comment, à l’instar des Montagnards, retrouver le rythme naturel de la nature ? Comment faire comprendre la valeur profonde et indispensable de chaque élément de l’univers? C’est dans cette voie que devrait s’orienter une nouvelle conscience de l’environnement, inspirée des Montagnards. Par-delà les discussions sur la solidarité, la justice et l’égalité, on devrait comme eux affirmer que la terre est sacrée et que les êtres qui y vivent forment une communauté interdépendante.

À l’image des messages véhiculés par les religions orientales, la vie constituerait alors un chemin vers l’éveil: éveil à soi-même, éveil à une joie de vivre, éveil face à une conscience de l’ensemble du cosmos. Cet éveil dépasserait la solitude, les angoisses face à l’insécurité, les besoins de valorisation sociale, la peur des jugements portés par les autres, le repli sur soi et le racisme: autant de caractéristiques propres à la société de consommation.

Réapprendre le sens du rythme de la nature et de la vie, de se laisser gagner par la sérénité, tel est le second apport des Montagnards. Sous la pression de la cadence trépidante de la vite dite « moderne », ce sens se perd de plus en plus. On va dans la nature durant le weekend non pour admirer sa beauté et sa quiétude, mais pour y puiser des énergies à dépenser durant la semaine. La pluie nous met de mauvaise humeur, les intempéries nous incommodent. Nous sommes incapables d’écouter ou de sentir le vent. Pourtant, chez les Montagnards, tous ces éléments ont une personnalité: le vent et la terre ont un nom qui leur est propre; ce sont des puissances. Il en est de même de la rivière à laquelle on parle, ou des arbres qu’on salue. L’univers est vibrant de vie. »

Willy Randin « Montagnards du Viêt-Nam, La Trame sacrée de la vie », Ed. Olizane, Genève, Suisse.

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